La Direction des Affaires Culturelles lance cet été Kaléido, une programmation culturelle destinée aux moins de 30 ans. Pour l’inaugurer, le Fort Antoine accueillera le 16 juillet 2026 la chanteuse Styleto, artiste lyonnaise de 25 ans, suivie par près de deux millions d’abonnés sur les réseaux sociaux et nommée aux Victoires de la Musique 2025 dans la catégorie révélation féminine.
Sur le papier, le choix paraît logique. Pour attirer un public jeune, la DAC mise sur une artiste populaire, issue de la culture numérique, capable de parler à une génération qui fréquente moins spontanément les lieux culturels institutionnels. Kaléido répond ainsi à un objectif compréhensible : renouveler les publics et adapter l’offre culturelle aux usages contemporains.
Mais le choix de Styleto ne se limite pas à une question de popularité. L’artiste est aussi présentée comme une voix qui « déconstruit les stéréotypes féminins ». La formule mérite attention, car elle inscrit d’emblée ce nouveau rendez-vous jeunesse dans un vocabulaire très actuel, marqué par les notions de représentation, de genre, de normes sociales et d’émancipation.
Une orientation déjà visible dans les programmations de la DAC
Ce choix n’est pas isolé. Depuis plusieurs saisons, la programmation du Théâtre Princesse Grace, autre vitrine culturelle de la Principauté, également sous tutelle de la DAC, dessine une ligne thématique cohérente. En 2022-2023, l’institution programmait The Normal Heart de Larry Kramer, pièce majeure associée à la crise du sida et au militantisme LGBT, ainsi que L’Assignation de Tania de Montaigne, consacrée aux assignations identitaires et au racisme. En décembre 2024, le TPG accueillait Paloma au Plurielles, spectacle de Hugo Bardin, lauréat de Drag Race France, présenté comme « résolument féminin et un brin féministe ». La saison 2025-2026 prolonge cette orientation avec Gisèle Halimi, une farouche liberté, 4211 km, récit d’un exil entre Téhéran et Paris, et Il ne m’est jamais rien arrivé, d’après le journal de Jean-Luc Lagarce.
Chacun de ces spectacles peut évidemment se défendre par sa qualité artistique, son intérêt humain ou sa reconnaissance critique. Il ne s’agit pas de contester leur légitimité. Mais leur accumulation soulève une question simple : à partir de quel moment une succession de choix devient-elle une orientation culturelle identifiable ?
La question de l’équilibre culturel
Genre, féminisme, identité, migration ou communautés LGBT : ces thèmes traversent une part importante de la création contemporaine et ont toute leur place sur une scène publique. Lorsqu’ils reviennent régulièrement dans une programmation institutionnelle, ils finissent toutefois par dessiner une sensibilité particulière.
On objectera que la DAC ne se limite pas à ce type de propositions. Elle organise aussi une scène ouverte destinée aux jeunes talents, notamment avec Les Talents du Fort, dispositif consacré aux artistes de 16 à 30 ans. Cet élément mérite d’être relevé, car il témoigne d’une volonté d’ouvrir l’espace culturel à de nouvelles générations et de ne pas réserver la programmation aux seuls artistes déjà installés.
Mais cette ouverture ne règle pas entièrement la question. Elle en soulève même une autre : selon quels critères ces jeunes talents sont-ils sélectionnés ? S’agit-il principalement de qualité artistique, d’originalité, d’ancrage local, de diversité des disciplines, de capacité à toucher le public jeune, ou d’adéquation avec certaines orientations culturelles du moment ?
La question n’est donc pas de savoir si la DAC a tort de programmer Styleto, Paloma, Larry Kramer ou Gisèle Halimi. La question est celle de l’équilibre. Une politique culturelle publique ne devrait pas seulement refléter certaines préoccupations contemporaines ; elle devrait aussi préserver une véritable pluralité d’imaginaires, d’esthétiques et de visions du monde.
Préserver la pluralité des sensibilités
La culture publique gagne à accueillir les débats contemporains. Elle gagne aussi à ne pas se laisser enfermer dans une seule grille de lecture. À Monaco, l’enjeu n’est pas de privilégier une sensibilité au détriment des autres, mais de veiller à la coexistence de différentes formes de création, héritages et sensibilités.
Le lancement de Kaléido avec Styleto n’est donc pas un simple concert. C’est un indice de la manière dont la DAC entend parler à la jeunesse : par des références actuelles, populaires et numériques, mais aussi marquées par les préoccupations sociétales du moment. Reste à savoir si Kaléido deviendra une programmation réellement pluraliste ou la confirmation d’une orientation déjà visible dans l’offre culturelle monégasque.